Quelle place pour les femmes dans la société nazie avant-guerre ?

Pour éveiller notre vigilance vis-à-vis des dérives autoritaires dans notre société, il est parfois utile de revenir aux climats qui ont précédé la mise en place de régimes autoritaires dans l’histoire. Essayons par exemple d’appréhender la place réservée aux femmes dans la société nazie d’avant-guerre et voyons si cela ne nous rappelle rien d’actuel.

Pour éclairer cette question, voici quelques extraits de la publication de Monique Moser-Verrey, Les femmes du troisième Reich, dans Recherches féministes.

Dans sa vaste étude sur La fascination du pouvoir, Marilyn French montre clairement jusqu’à quel point – la révolution nazie fut un désastre pour les femmes qui la soutinrent comme pour ses opposantes ou ses victimes » (1986 : 244). Ce désastre est d’autant plus cuisant qu’il suit une période d’émancipation intéressante des femmes allemandes. De plus, il faut bien reconnaître la collaboration active d’une bonne part d’entre elles à un mouvement qui devait les priver de toute participation au processus décisionnel pour en faire des poulinières et des juments de trait (Thalmann 1982 : 139).

Nous avons assisté également dans la société contemporaine, jusqu’en 2019, à un intéressant mouvement de libération de la parole des femmes, avec le mouvement “Me too”, rappelant que nos corps nous appartiennent et que la prise de pouvoir sur les femmes passe malheureusement souvent par l’appropriation de celui-ci par d’autres et qu’il est toujours aussi délicat et difficile de le dénoncer aujourd’hui. Depuis début 2020, notamment avec l’apparition de la Covid 19, ce sujet est repassé au second plan et laisse penser que les droits des femmes et leur liberté de parole régressent.

On ravive, au cours des années trente, des thèmes mythologiques tels le jugement de Paris, le rapt d’Europe et les amours de Léda (Hinz 1979 : 151). Tout est mis en oeuvre pour contrer l’image de la « femme nouvelle » et ramener les femmes à leurs rôles traditionnels d’épouses et mères. Si l’on interroge les textes des hommes forts du parti national-socialiste, c’est bien là leur détermination. De plus, ils ne veulent pas laisser les femmes œuvrer en politique. Considérant que leur vocation « naturelle » les appelle à s’occuper du foyer, de la famille et de la race, ils veulent qu’elles abandonnent entièrement aux hommes le domaine de la politique.

Quelle place des femmes dans la politique aujourd’hui ? Ne sont-elles pas vues par ceux qui nous gouvernent à nouveau de plus en plus comme des objets ? On peut par exemple être surpris de découvrir cet article de Paris Match, avançant que faire poser une ministre dans Playboy était une manière de “secouer le landerneau pour défendre les femmes”. En tant que femme, je ne me sens pas défendue par cela…

Quelle évolution de la parité homme-femmes chez nos élu.e.s ? Dans cet article, le haut conseil à l’égalité a arrêté de compter après 2017… Pourquoi ?

Cet autre article que l’évolution du nombre de femmes à l’assemblée nationale est à la baisse depuis 2022, après avoir été en augmentation sans discontinuer depuis l’après-guerre.

Part des femmes parmi les députés en France, source Observatoire des inégalités

Dans son discours et dans ses pratiques, le national-socialisme opère donc une territorialisation des compétences basées non pas sur la formation, l’expérience et les talents des citoyens et citoyennes, mais sur leur sexe. Cette option simplificatrice et rétrograde a du moins l’avantage de paraître claire et naturelle, d’autant plus qu’elle semble reproduire à l’échelle du corps social la structure de la famille patriarcale telle qu’elle prévaut toujours dans nos sociétés bourgeoises de tradition judéo-chrétienne.

« Femmes nouvelles » vulnérables, « mères de la race » assujetties ou athlètes de seconde zone, les Allemandes de l’entre-deux-guerres ne jouissent au fond d’aucune considération véritable et surtout elles sont ballottées entre des images et des rôles contradictoires.

Au cours des années vingt, le parti nazi ne s’intéresse pas aux femmes et se comprend lui-même comme une union d’hommes (“Männerbund”). De leur côté, les femmes qui se sentent attirées par les options de ce parti organisent des groupes “völkisch” axés sur l’entraide et contribuant ainsi à porter à l’intérieur des foyers l’idéologie nazie. C’est la phase héroïque d’une croisade que les militantes appellent « notre mouvement allemand pour la liberté » ou encore « le mouvement d’Hitler» (Koonz 1987 : 69).”

Dès l’arrivée au pouvoir des nazis, la mise au pas de toutes les organisations de femmes et l’éviction généralisée des cadres féminins est foudroyante. Les regroupements féminins communistes, socialistes et juifs sont anéantis ainsi que le mouvement de libération sexuelle de Helene Stöcker et la Ligue des femmes pour la paix et la liberté. Leurs publications sont interdites, leurs biens séquestrés et leurs membres persécutées, arrêtées ou assassinées. On presse les organisations bourgeoises de se déclarer soumises au régime et de se joindre à une organisation nationale dirigée par les nazis. […] Une telle brutalité prend tout le monde au dépourvu. Les bourgeoises n’approuvent absolument pas les méthodes terroristes des nazis, même si elles souscrivent à leurs idées principales comme le nationalisme, le christianisme allemand, l’antimarxisme et l’antisémitisme. Mais elles se bercent de l’illusion qu’il s’agit là d’une grossièreté plébéienne qui s’estompera sous l’influence de leur participation active (Frevert 1986 : 205).

[…] les nazis ne veulent pas de femmes à des postes investis d’un pouvoir autonome ni en politique, ni en droit, ni dans les institutions d’enseignement supérieur. La liste des évictions dressée par Rita Thalmann (1982 : 87-89) inclut les fonctionnaires, les femmes élues au Parlement, aux diètes régionales et aux assemblées municipales, les femmes juges, les avocates, les conseillères juridiques, les femmes médecins, de rares théologiennes de même que la plupart des universitaires actives dans l’enseignement ou la recherche. Tout dépendant de leur attitude face au régime, elles sont licenciées, déplacées, mises à la retraite, bref il n’y a guère que la cinéaste Leni Riefenstahl et l’aviatrice Hanna Reitsch qui font une carrière remarquée pendant les années trente.

Un élément de l’idéologie nazie, cité dans cette publication, nous montre que le contrôle des femmes dans la société passait par le contrôle de leurs lectures :

La question de savoir jusqu’à quel point la femme allemande pourra à l’avenir participer et contribuer à la nouvelle réalité de notre peuple, dépend essentiellement des livres qui imprégneront ses sentiments. Les livres circonscrivent l’espace vital de l’esprit et de l’âme de la Nation et, lorsque nous les écoutons, ils nous intègrent nous-mêmes à la communauté des esprits marquants qui ont su donner à la nature et aux aspirations de notre peuple une expression des plus pures.” Scholtz-Klink 1936

Cette citation rappelle aussi l’obsession des nazis pour un monde nouveau (“la nouvelle réalité”), comme si le changement qu’ils attendaient ne pouvait alors se faire qu’en complète rupture avec le passé, en cherchant à en faire table rase. Continuons de nous méfier de ce type de discours pronant de faire table-rase. Le chemin d’évolution humaniste n’est pas en rupture totale avec le passé, il l’intègre et fait évoluer les moeurs et les comportements progressivement.

Le tableau très rapide, brossé ici, de la condition féminine sous le troisième Reich confirme certes l’affirmation de Marilyn French voulant que nous ayons affaire, dans l’Allemagne des années trente, à un chapitre particulièrement sombre de l’histoire des femmes. On a bien vu comment le régime hitlérien vampirise toutes les énergies de la gent féminine pour alimenter son projet de société raciste, sexiste et phallocratique. L’asservissement du sexe faible n’est cependant pas toujours transparent. Est-ce que les jeunes filles des Jeunesses hitlériennes, à qui l’on offre des activités aussi attrayantes qu’aux garçons, peuvent croire que la maternité les confinera bientôt dans leur foyer ? Les jeunes mères aryennes qui reçoivent des allocations familiales et les mères prolifiques à qui l’on décerne des décorations (Mutterkreuz) peuvent-elles imaginer que bientôt leurs enfants seront recrutés et s’éloigneront du noyau familial, privé de ses fonctions formatives pour ne plus être que le bassin de reproduction de la race ? À ce moment-là, il sera trop tard pour protester et il vaudra mieux s’engager dans quelque œuvre charitable continuant à donner ses forces à la grande cause nationale sans prétendre à un avis personnel. D’ailleurs les avis fondés sur une expérience de vie ne sont pas recevables. La propagande dicte au peuple la beauté de ses traditions et les grand-mères n’ont plus qu’à se taire… Pour fonder un avenir plus lumineux et construire une autonomie durable, qui ne doive rien à un héroïsme mal placé, il importe que toutes les femmes qui transigent avec des traditions patriarcales, défendent l’égalité de leurs droits et collaborent nombreuses à la rédaction des constitutions de toutes les nations qui reformulent actuellement leurs choix de société. Alors seulement l’histoire ne pourra plus se faire contre elles.

La place des femmes dans la société nazie d’avant-guerre n’était donc pas ménagée, leur engagement politique y avait été progressivement anihilé. Le rôle qui leur était dévolu était non seulement des plus traditionnels, mais de plus en plus étriqué au fur et à mesure de la mise en place du régime nazi, quelles en soient les victimes ou les soutiens.

Restons vigilants et vigilantes face aux réflexes masculinistes, qui pourraient nous ramener loin en arrière en termes de liberté et de d’autonomie de pensée, que nous soyons hommes ou femmes et qui constituent un “terreau” pour des idéologies autoritaires.

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